
Quand, début octobre 2006, elle a montré le ELLE à son père, elle a
senti la fierté submerger le vieil homme. Elle posait sous les ors de
la République, dans un dossier sur les 50 femmes d'influence françaises
! Alors, Mbark, l'ancien maçon, désormais retraité, a couru chez le
marchand de journaux pour le dévaliser. Puis il a envoyé des
exemplaires à tous les membres de la famille, au Maroc et en Algérie.
Avant cela, il a quand même pris soin de déchirer la publicité de femme
dénudée placée en face de l'article... Aujourd'hui, pour Mbark, la
fierté se double de crainte. Rachida vient d'être nommée porte-parole
de Nicolas Sarkozy pour la campagne présidentielle. En un instant, elle
est passée de l'ombre du cabinet du ministre de l'Intérieur – où elle
le conseillait sur les questions de prévention de la délinquance – à la
lumière des plateaux de télévision. « Tu vas prendre des coups ! Tu vas
tomber ! » lui prédit son père, angoissé. Rachida Dati, elle, n'a pas
peur. Depuis le 15 janvier, cette petite femme menue, aux yeux de
braise et au sourire ravageur, multiplie les interventions sur les
ondes pour prêcher « la bonne parole » de son patron. « Je veux rendre
audible ce sur quoi Nicolas Sarkozy n'a pas été suffisamment entendu,
comme la protection des mineurs ou les violences conjugales »,
dit-elle, en agitant ses mains toutes fines. Assise à son bureau du
siège de campagne, vêtue d'un pantalon de tweed beige et d'une veste
Chanel bleu marine, Rachida Dati relit le communiqué qu'elle vient de
rédiger à la suite des déclarations de Ségolène Royal sur les femmes
battues. « Je n'attaque pas la personne de Madame Royal, c'est projet
contre projet, mais elle ne sait pas de quoi elle parle, lance-t-elle
avec énergie. Quand elle prétend que sa première mesure sera d'adopter
une loi qui évince le conjoint violent du domicile, alors que cette
mesure est déjà prévue dans deux textes, on ne peut pas la laisser
dire. Et puis, même les chiffres, elle ne les connaît pas ! » Pour
parfaire sa formation de porteparole, Rachida Dati a suivi des séances
de training avec l'ex-présentateur de TF 1, Jean-Claude Narcy. « Je lui
ai demandé des conseils pour mieux regarder une caméra, je ne vois pas
où est le problème ! » lâche-t-elle. Rachida Dati partage avec Nicolas
Sarkozy une ambition décomplexée.
Elle ne nie pas que sa présence dans l'équipe de campagne a des
allures de casting, qu'ainsi l'UMP remplit son quota de femmes et de
minorités visibles, mais elle balaie la remarque d'une formule : « Vous
savez, Nicolas Sarkozy n'a besoin ni d'un boulet ni d'un pot de fleurs.
» Il suffit de lui faire raconter son parcours pour se convaincre
qu'elle ne sera pas la beurette alibi. Rachida Dati est née dans une
famille immigrée comme tant d'autres, qui habitait, au départ, dans une
grange, puis dans une HLM, à Chalon-sur-Saône. Un père marocain, maçon,
puis ouvrier, à la suite d'un accident de la route. Une mère
algérienne, au foyer, qui ne savait ni lire ni écrire et qui a mené
dix-huit grossesses à terme en vingt ans, avec finalement douze enfants
en vie : huit filles et quatre garçons. Rachida est la deuxième. Avec
Malika, sa soeur aînée – aujourd'hui professeur à la fac –, elle aide
sa mère à s'occuper des petits et à tenir la maison. En même temps,
elle suit des études brillantes au Devoir, à Chalon, un institut pour
jeunes filles de bonnes familles tenu par des religieuses.
"Pour mes parents, tout ce qui pouvait nous apprendre la différence
entre le bien et le mal était bon », commentet- elle. Dans cet
établissement, elle apprend aussi « les bonnes manières » et découvre
les inégalités. « Ce n'était pas toujours facile de voir mes copines
partir en séjour linguistique ou faire de la danse le mercredi », se
souvient-elle. On imagine que cela a joué dans son désir de s'en
sortir. « C'est vrai que j'étais très déterminée, poursuit-elle. Je ne
voulais pas vivre ce que mes droit, elle invente la mutualisation de
garde-robe griffée. « Avec quelques copines de même corpulence, on
avait un tailleur, une robe, un beau sac, et on tournait : l'une la
jupe, l'autre la veste, en fonction des entretiens d'embauche et des
rendez-vous de chacune », se souvient-elle amusée. A 25 ans, elle
portait déjà du Saint-Laurent et du Balenciaga. Pour financer ses
études, Rachida Dati ne recule devant aucun boulot : de vendeuse au
rayon charcuterie de Prisunic à aide-soignante de nuit dans une
clinique. Pour les jobs intéressants, elle comprend vite l'importance
du réseau relationnel. Maiscomment faire ? Sa recette tient en deux
mots : du culot. Comme Melanie Griffith dans « Working Girl », le film
culte des cadrettes des années 80, elle se débrouille pour approcher
les puissants et forcer leur porte. Démonstration. Un jour, elle lit
dans la presse un portrait d'Albin Chalandon – alors garde des Sceaux.
Un peu plus tard, elle apprend – dans un autre article – que le
ministre participera à une réception à l'ambassade d'Algérie, à Paris.
Elle n'a jamais mis les pieds dans la capitale, mais qu'importe : elle
s'y fait inviter ! Albin Chalandon est bluffé. Elle lui envoie son CV,
il l'appuie pour qu'elle entre chez Elf comme comptable. Par la suite,
elle ne laissera passer aucune occasion de rencontrer des gens de
pouvoir. Mieux, elle saura les convaincre de l'aider. Jean-Luc
Lagardère financera son MBA. Et Simone Veil lui offrira sa robe de
magistrate, le jour de sa prestation de serment. Parce que,
entre-temps, elle a réussi l'Ecole nationale de la magistrature.
Rachida Dati étonne.
On la qualifie, parfois, d'« intrigante ». Elle sort ses griffes : « Je
suis magistrat, ce n'est pas une intrigue, je travaille, ce n'est pas
une intrigue. Après, on peut triturer les faits comme on veut, mais je
n'ai rien volé, rien usurpé ! » Jacques Attali, auprès duquel elle a
travaillé un an à Londres, confirme : « Elle n'a jamais transigé sur
les principes moraux. Elle a juste réussi magnifiquement à se créer un
réseau. Même si elle a préféré suivre un homme de droite, c'est bien
pour la démocratie que la politique l'ait récupérée. » Avec Sarkozy,
elle a fait comme toujours : quand il a été nommé place Beauvau en
2002, elle lui a écrit son désir de travailler avec lui. Le ministre a
dit banco. Au début, certains conseillers se demandent ce qu'elle fait
là. Ils pensent qu'elle a été nommée pour raconter sa vie...Elle
s'impose en planchant sur des dossiers techniques, puis en préparant la
loi sur la prévention de la délinquance. De même, quelque temps après
sa nomination, certains ministres l'appellent pour lui demander si elle
n'aurait pas « des gens comme elle » à leur présenter... Histoire
d'introduire un peu de mixité dans l'organigramme de leur ministère. «
Comme moi, magistrate ? » leur demande-t-elle, mutine. Rachida Dati
n'aime pas être renvoyée à ses origines. « Si mon enfance a été
difficile, ce n'est pas parce qu'on était immigrés, mais parce qu'on
était pauvres », résume-t-elle. Aujourd'hui, quand on lui demande si
cette fonction de porteparole signe son entrée en politique, elle
répond : « Ce n'est pas le sujet. » Quand on insiste : « Aimerait-elle
briguer, un jour, un mandat électif ? Se verrait-elle secrétaire
d'Etat, voire ministre ? », elle esquive en vraie politique, vous
emmenant, doucement, l'air de rien, sur un tout autre sujet. Un peu
plus tard, elle vous montre le texto qu'un copain socialiste vient de
lui adresser : « Le PS recherche une Dati de gauche... »
Anne-Cécile Sarfati
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