
À
la fin de l'année, France Télévisions devrait avoir amassé dans ses
caisses un butin de 330 millions d'euros de recettes publicitaires, au
lieu des 260 millions d'euros prévus © JEAN AYISSI / AFP
Nicolas Sarkozy avait-il prévu qu'en supprimant la publicité après 20
heures sur France Télévisions, il offrait un cadeau publicitaire... au
service public ! Certainement que non. Du reste, nul n'avait prévu
qu'en cette année 2009, année de crise s'il en est, le groupe dirigé
par Patrick de Carolis réaliserait, en journée, des recettes pub très
au-delà de ses objectifs, là même où M6 et - surtout - TF1 ont
gravement chuté...
Selon les projections, France Télévisions devrait,
à la fin de l'année, amasser dans ses caisses un butin de 330 millions
d'euros de recettes publicitaires, au lieu des 260 millions d'euros
prévus. L'excédent se chiffre donc à 70 millions d'euros ! Ce n'est pas
une petite somme. C'est l'équivalent de 58 fictions françaises ! Une
aubaine dont Carolis se réjouit. Ou plutôt se réjouissait. Informé
régulièrement de l'état des comptes du groupe, au début de l'été,
Bercy, soudain alléché par le magot, a commencé à renifler la bonne
affaire. Toujours à la recherche d'argent, le cabinet d'Éric Woerth
envisage de faire main basse sur les millions de France Télé... Et
Matignon se tâte.
L'État paiera-t-il les 450 millions d'euros promis ?
Techniquement, l'affaire est assez simple : l'État actionnaire pourrait
ne pas verser l'intégralité des 450 millions d'euros promis à France
Télévisions devant compenser "à l'euro près" l'arrêt de la pub après 20
heures. Ce faisant, soulignons qu'il manquerait à sa parole, d'autant
que cette somme a été... votée par le Parlement ! Il suffirait
d'introduire une disposition dans la loi de finances rectificative
votée à la fin de l'année.
À ce stade, la messe n'est pas dite. Et
l'arbitrage final du chef de l'État est attendu dans quelques semaines,
non sans une certaine impatience. Voilà Nicolas Sarkozy au pied du mur
: tiendra-t-il ses promesses ? Accordera-t-il à France Télévisions
l'autonomie de gestion qu'elle réclame ? Car si Bercy pouvait à loisir
disposer des fonds de France Télévisions, c'est la nature même
d'"entreprise publique" qui s'en trouverait bouleversée. Dans ce cas de
figure, la télé publique ne deviendrait ni plus ni moins qu'un
démembrement d'une administration centrale... Est-ce vraiment le but
ultime de la réforme Sarkozy dans l'audiovisuel ?
Carolis écrit à Fillon
Carolis n'a pas rendu les armes. Empoignant sa plus belle plume, le pdg
de France Télévisions a adressé, dès la fin juillet, un courrier, au
Premier ministre, François Fillon afin de plaider la cause du groupe.
D'autant plus que, cette manne, il sait très bien quoi en faire :
réduire le déficit de France Télévisions. Celui-ci, voté en conseil
d'administration et avalisé par l'État dans le cadre d'un plan
d'affaire visant l'équilibre à l'horizon 2011, sera, cette année, de
137 millions d'euros. En affectant le bonus publicitaire au comblement
de ce trou, Carolis sera à même de présenter une copie nettement
améliorée avec un déficit réduit à moins de 70 millions d'euros dès
2009 ! C'est dire si l'équilibre peut-être atteint dès 2010, avec un an
d'avance sur le tableau de marche...
L'aspect politique de l'histoire n'aura pas
échappé au lecteur attentif... Carolis aborde sa dernière année de
mandat à la tête de France Télévisions. S'il peut afficher un tel
résultat, se targuer d'audiences honorables, et - last but not least -
avoir incontestablement accru la qualité générale des programmes du
service public, le président de la République aura un peu plus de mal à
justifier, aux yeux du grand public, son remplacement en juillet
prochain... Pourquoi changer Carolis s'il a réussi son premier
quinquennat ? À quoi bon bouleverser une équipe qui gagne ? Évidemment,
si Bercy empêche Carolis de présenter des comptes nettement assainis,
Nicolas Sarkozy pourra toujours s'abriter derrière ce prétexte commode
: Carolis creuse des trous dans les finances publiques, il est urgent
de le débarquer et de placer, enfin, un solide gestionnaire à la tête
du groupe public, et non un ancien animateur... Qui, dans ce contexte,
a intérêt à noircir les comptes de France Télévisions ?
Les raisons d'une embellie publicitaire
Autre question : à quoi France Télévisions doit-elle son embellie
publicitaire ? Plusieurs facteurs y concourent qui ne manquent pas
d'intérêt. D'abord, la régie pub de France Télévisions a retrouvé son
efficacité en renouant avec des conditions générales de vente plus
lisibles pour les annonceurs. L'expérience malheureuse de l'année 2008
a été abandonnée... Deuxièmement, le public des cadres supérieurs est
resté fidèle à France Télévisions. Les annonceurs visant cette
clientèle ont donc continué d'investir sur France Télévisions. Du
reste, Canal +, qui concentre également ce public à hauts revenus, a
connu une pareille embellie publicitaire... France 2 a restauré, grâce
à Nagui, de bonnes audiences dans le carrefour critique de
l'avant-soirée. La publicité a suivi... On peut aussi noter que les
régies concurrentes ont commis des erreurs : en début d'année, refusant
d'admettre sa perte de puissance, TF1 a maintenu trop longtemps des
tarifs élevés, dissuasifs pour les annonceurs. Certains d'entre eux ont
alors trouvé refuge auprès du service public.
France Télévisions, trop brillante sur le plan publicitaire ? Trop aidée par l'État ?
C'est aussi à cette question que Bruxelles répondra à l'issue d'une enquête approfondie de quatre mois.
Naturellement, TF1 et M6, qui seront consultées, fourbissent leurs
armes. Menacée par Bercy et sous l'oeil du gendarme bruxellois, la
stabilisation du financement de France Télévisions est loin d'être
assurée. Nicolas Sarkozy doit désormais se déterminer : soutenir
l'audiovisuel public ou, au contraire, le laisser dans l'indigence pour
mieux le contrôler.