Désormais, inciter à l'anorexie pourrait être passible de
deux ans de prison. Mais cette mesure sera-t-elle efficace face aux
adolescents fascinés par la maigreur ?
Par Julie Lasterade.
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Haro sur l'anorexie. En moins d'une semaine, professionnels et
politiques ont signé une charte et porté le dossier à l'Assemblée. Le
résultat d'un long débat qui a commencé en novembre 2006 après le décès
d'une jeune mannequin brésilienne. Elle pesait 40 kg pour 1,74 m et ne
mangeait plus que des pommes et des tomates. Depuis, à Madrid comme à
Milan, les jeunes filles avec un indice de masse corporelle inférieur à
18 sont interdites de défilés. Et c'est maintenant au tour de la France
de s'imposer un code de bonne conduite. Le 9 avril, professionnels du
prêt-à-porter, des médias, de la communication ont signé une charte sur
« l'image du corps ». Ils s'engagent à « promouvoir une diversité dans
la représentation du corps », à « ne pas accepter la diffusion d'images
de personnes, notamment si elles sont jeunes, pouvant contribuer à
promouvoir un modèle d'extrême maigreur » et à « éviter toute forme de
stigmatisation des personnes en raison de leur physique et de leur
poids ». Valérie Boyer, députée UMP des Bouc hes-du-Rhône, a trouvé que
cela ne suffisait pas. Elle veut une loi pour sanctionner tous ceux qui
inciteraient à l'extrême maigreur et à l'anorexie. Sa proposition a été
adoptée en première lecture à l'Assemblée mardi dernier (voir encadré).
Elle prévoit de punir de deux ans d'emprisonnement et de 30 000 euros
d'amende « le fait de provoquer une personne à rechercher une maigreur
excessive ». Principaux visés : les blogs et les sites Internet de type
« pro-ana » qui incitent à l'anorexie, les articles de presse, les
reportages télé, les publicités ou encore les directeurs de casting qui
exigent des tailles 34. « Cette loi crée un nouveau délit, justifie
Valérie Boyer. Elle devrait permettre de sanctionner les personnes qui
incitent à ne pas manger, d'enquêter sur les sites pro-ana et, a
minima, de les fermer. En plus, ce texte aura une valeur dissuasive. »
Valérie Boyer avait également proposé que la mention « photographie
retouchée afin de modifier l'apparence corporelle d'une personne »
accompagne les phot os modifiées avec un logiciel de traitement de
l'image. Cet amendement a été rejeté. Pour Roselyne Bachelot, ministre
de la Santé, cette proposition de loi « apporte une réponse adaptée à
un enjeu décisif de santé publique ». Mais, pour la plupart des
professionnels de la mode et des médias, elle n'a aucun intérêt.
Punir ?
« Comment un juge peut-il estimer qu'une fille est tellement maigre qu'elle va inciter à devenir anorexique ? »
s'interroge Joseph Besnaïnou, directeur général du Bureau de
vérification de la publicité et signataire de la charte. Lui plaide
pour l'autodiscipline des professionnels. « Voyez la publicité du
photographe Oliviero Toscani qui mettait en scène une jeune anorexique
à l'automne dernier… Nous l'avons nous-mêmes interdite. » De son côté,
Didier Grumbach, président de la Fédération française de la couture, du
prêt-à-porter des couturiers et des créateurs de mode, et également
cosignataire de la charte, ne s'oppose pas à une loi pour sanctionner «
les représentations, comme les sites pro-ana, qui veulent rendre la
maladie attrayante ». Mais il ajoute : « S'il s'agit de sanctionner les
agences de mannequins qui présentent des femmes trop maigres, je suis
contre. La charte nous suffit, la profession est déjà très réglementée.
» Et de conclure : « Je n'ai pas l'impression de voir des malades
défiler lorsque je regarde la présentation des collections. Je ne vois
rien qui justifie la loi. » Punir ? « Ce serait n'importe quoi,
renchérit Ece Ege, créatrice de la marque de prêt-à-porter Dice Kayek.
Personne ne dit qu'il ne faut pas manger. La mode des années 90 aux
filles androgynes, avec la peau sur les os, est passée. Maintenant, les
filles ne sont plus très maigres, elles ont les lèvres pulpeuses et de
beaux cheveux. » En coulisses, pourtant, on confie parfois dans
l'entourage des créateurs que des directeurs d'agence ne laissent
défiler que les tailles 34 ou 36 et conseillent vivement à leurs
recrues de perdre 5 kg si elles veulent monter sur le podium. Alors,
dans ce contexte, la loi n'est-elle pas utile malgré tout ? Jean-Marie
Le Guen, médecin, député PS de Paris et président de la Commission
alimentation et santé à l'Assemblée, estime qu'elle « n'aura aucun
effet sur la situation. C'est une mauvaise façon de traiter les
problèmes de santé publique que de vouloir les judiciariser ». Et, de
toute façon, ajoute-t-il, « il est un peu niais de croire que les
adolescents deviennent anorexiques en copiant les autres. Mieux
vaudrait développer plus de lieux d'écoute et de dépistage ». C'est
également ce que pense Stéphane Clerget, pédopsychiatre et auteur du «
Guide de l'ado à l'usage des parents » (éd. Calmann- Lévy). Il trouve
cette loi « pleine de bonne volonté, mais elle pose problème ». Il lui
reproche de confondre « l'orthorexie, ce souci de minceur qui préoccupe
tout le monde, et l'anorexie mentale, qui est une maladie ». En France,
la maladie touche de 30 000 à 40 000 jeunes, et en tue 5,6 %. Elle
devient chronique chez 20 % des anorexiques et handicape la vie
sociale, amoureuse et professionnelle de bien plus encore.
L'anorexie ne s'attrape pas
Les détracteurs de la loi expliquent-ils que l'anorexie ne s'attrape pas en regardant les autres ?
Certes, rétorque Philippe Jeammet, professeur de psychiatrie et
spécialiste des enfants et des adolescents, « mais plus vous êtes
fragile, plus l'environnement compte ». « Les adolescents prennent
comme modèle ce qu'ils voient et ce qui se vend à la télé, même si
c'est négatif », ajoute Maurice Corcos, directeur du département de
psychiatrie à l'Institut mutualiste Montsouris, président du comité
Santé des jeunes de la Fondation de France et spécialiste des troubles
du comportement alimentaire. Et Catherine Jousselme, professeure de
psychiatrie de l'enfant et de l'adolescent, et chef de service à la
Fondation Vallée, enfonce le clou : « Evidemment, on est d'abord
anorexique parce que l'on ne va pas bien, mais il y a une sorte
d'engouement culturel pour la maigreur dans notre société, qui touche
les plus faibles et peut les pousser à ces comportements. »
"Des lois pour tout"
Alors, poser un acte de loi, ces pédopsychiatres ne sont pas contre.
« C'est peut-être malheureux d'avoir des lois pour tout, convient
Philippe Jeammet, mais c'est un moyen d'ouvrir le débat sur l'absence
de limites. Peut-être faut-il que la société se redise que la liberté,
ce n'est pas le laisser-faire. » Maurice Corcos, lui, aimerait savoir
qui se cache derrière les sites pro-ana, mais surtout il ne croit pas à
l'autodiscipline des agences de mannequins. Il dit « recevoir
régulièrement des filles qui vont mal, amenées par leur agence parce
qu'elles dépriment, et qui repartent sans rien faire, alors que je
viens d'expliquer à leur agent qu'il faut qu'elles se soignent.
L'autocontrôle, je ne l'ai pas vu. » Pour lui, « il n'y a pas de
complaisance à avoir, il faut légiférer ». Catherine Jousselme n'est
pas contre une loi non plus. Mais elle est plus circonspecte sur la
sanction. « Les auteures des sites pro-ana sont souvent malades. Dire
“ça, on est contre, c'est hors la loi”, c'est bien symboliquement,
explique-t-elle, mais cela ne suffit pas, il faut aussi davantage de
prévention. » Davantage de maisons d'adolescents, de lieux d'écoute, «
de mains tendues », ajoute Jean-Marie Le Guen. Autant de mesures qui ne
sont pas évoquées par la loi. |