L'affaire du mariage annulé par la justice parce que la fiancée
n'était pas vierge a provoqué un énorme scandale. Retour sur un
jugement contesté et sur les inquiétudes qu'il suscite chez beaucoup de
femmes. Par Dorothée Werner.
La justice française est-elle devenue celle des talibans ? Depuis une semaine, la polémique fait rage. La
France est sous le choc. Le tollé provoqué par l'annulation d'un
mariage par le tribunal de grande instance de Lille pour cause de
mensonge de l'épouse sur sa virginité est général. Les réactions des
politiques toutes tendances confondues, des féministes, des
associations de défense des droits de l'homme et même de certains
représentants des musulmans de France sont unanimes. Résultat : la
Garde des Sceaux, Rachida Dati, a demandé au parquet de faire appel.
Sur Internet, le scandale a un écho très puissant. On lit tout et
souvent n'importe quoi. La confusion règne. Pourtant, cette affaire
extrêmement choquante à première vue n'est pas aussi simple qu'il y
paraît.
Rappel des faits
D'abord, les faits : le 8 juillet 2006, cinq cents invités sont réunis pour assister à un mariage à Lille.
Il s'agit de célébrer l'union d'un ingénieur français qui se serait
converti à l'islam et d'une étudiante infirmière française, de
confession musulmane. Leur identité n'a pas été dévoilée, mais on sait
qu'il a une trentaine d'années, et elle 20 ans. On ne sait pas non plus
si cette jeune fille était consentante. La fête bat son plein, les
mariés s'éclipsent. A l'heure du thé à la menthe, vers 4 heures du
matin, retour de l'époux fou de rage parmi ses invités. Scandale. Il
dit avoir découvert que sa femme n'était pas vierge, contrairement à ce
qu'elle lui avait assuré. Comment ? L'histoire ne le dit pas. A ce
stade du récit, précisons à toutes fins utiles qu'une femme vierge ne
saigne pas toujours lors de son premier rapport sexuel… Bref, l'homme
s'estimant trompé et humilié va trouver son avocat et demande
l'annulation du mariage. Il ne veut pas d'un divorce, pour que cet «
affront » ne figure pas dans son état civil. Le 1er avril dernier – ce
n'est pas une plaisanterie –, le tribunal de grande instance de Lille
accède à sa demande. Pourquoi ?
L'article 180 du code civil stipule que l'un des époux peut demander
l'annulation du contrat « s'il y a eu erreur sur la personne ou sur des
qualités essentielles de la personne ». Cette notion, renforcée par
la jurisprudence, est à la fois objective et subjective. Les
annulations de mariage sont rares (745 en 2004, selon les derniers
chiffres disponibles). Les juges se basent dans la plupart des cas sur
une tromperie de l'un des époux : mensonge sur la nationalité, sur le
fait d'avoir déjà été marié, d'avoir été placé sous curatelle, ou sur
le fait de se prostituer, d'avoir été en prison, de refuser d'avoir des
relations sexuelles, etc. Ce monsieur a donc expliqué que son épouse
s'était présentée comme « célibataire et chaste ». Devant le tribunal,
la jeune femme a aussitôt reconnu avoir menti et confirmé souhaiter
elle aussi l'annulation du mariage. Les juges ont donc considéré
qu'elle savait que la virginité était « une qualité essentielle
déterminante du consentement de son mari ».
Le jugement de Lille, qui ne fait aucune mention des croyances religieuses ou culturelles des intéressés,
dit simplement ceci :
« Estimant que la vie matrimoniale a commencé par
un mensonge, lequel est contraire à la confiance réciproque entre
époux, pourtant essentielle dans le cadre de l'union conjugale, [le
juge] demande l'annulation du mariage. » Comme l'expliquent tous les
proches du dossier, de l'avocat au procureur de la République, c'est
bien le mensonge qui a motivé la décision, et non la nature du
mensonge. Le noeud du problème est là, et la source de confusion aussi.
Malgré ce qu'on entend ici ou là, le tribunal de Lille n'a pas
considéré que la virginité était « une qualité essentielle » objective.
Il a appliqué le droit stricto sensu, en reconnaissant que cette
virginité était « une qualité essentielle » aux yeux du mari ! Cette
nuance change tout. D'où la prudence de Jean-Pierre Dubois, président
de la Ligue des droits de l'homme. S'il dénonce « un signal
catastrophique de la manière dont les juges français jugent de
l'égalité hommes-femmes », il est aussi juriste, et donc beaucoup plus
prudent sur le terrain du droit. « Les juges n'ont fait qu'appliquer la
loi, dit-il, et je crains que l'appel ne confirme le jugement. »
Des voix s'élèvent à juste titre pour demander une modification de la loi.
La virginité d'une femme avant son mariage, archaïsme patriarcal
indéfendable (jamais on ne demanderait la même chose à un homme !),
n'est pas une raison objectivement recevable. Mais puisque cet argument
fou a été accepté, jusqu'où la justice peut-elle reconnaître les
appréciations subjectives des uns et des autres ? Une femme ayant caché
qu'elle se décolorait les cheveux pour être blonde peut-elle voir son
mariage annulé par la justice si son mari considérait la vraie blondeur
comme « une qualité essentielle » ? Un homme ayant caché son aversion
pour les animaux domestiques peut-il voir son mariage annulé par sa
conjointe au prétexte que, pour elle, l'amour des bêtes est « une
qualité essentielle » ? Le mensonge doit-il être systématiquement
sanctionné quelle que soit sa nature ? A partir de quand devient-il un
argument recevable ? Avec cet appel, Rachida Dati veut faire en sorte
que la jurisprudence ne puisse pas considérer un mensonge portant sur
la virginité comme étant recevable.
Dans le contexte très précis de l'affaire de Lille, on peut aussi se poser des questions sur les conditions de ce « mensonge ».
La pression des familles sur la virginité des jeunes femmes d'origine
musulmane avant le mariage peut être si forte qu'elles sont souvent
prêtes à tout pour dissimuler leurs relations sexuelles passées. Cette
question se règle en général à huis clos entre les familles, et avec
plus ou moins de rigidité. Le recours à la loi est une grande première,
qui choque bon nombre de familles musulmanes. Il s'expliquerait sans
doute par le fait que le plaignant serait un homme converti à l'islam,
dont la famille n'aurait donc pas de culture musulmane. Mais comment
les filles concernées se débrouillent-elles avec cette question ? En
rusant. En mentant. En se procurant un faux certificat de virginité, en
faisant reconstruire chirurgicalement leur hymen (dans des proportions
impossibles à chiffrer). Tout est bon pour échapper à cette terrible
pression. Le mensonge est donc souvent imposé par l'entourage, il est
même la seule marge de manoeuvre pour des filles coincées entre
l'injonction paradoxale d'appartenir à la fois à leur famille et à la
société dans laquelle elles vivent.
Les questions posées sont complexes. Si complexes que beaucoup en
ont conclu hâtivement que la justice française cautionne ceux qui
veulent que les filles arrivent vierges au mariage. Ce serait
révoltant. C'est faux.
« Cette décision se cristallise très
fortement car l'islam est devenu un lieu d'investissement fantasmatique
et obsessionnel, explique la sociologue Nacira Guénif-Souilamas,
auteure de “La République mise à nu par son immigration” (éd. La
Fabrique). Cette exigence de virginité ne relève pas de l'islam mais de
la tradition, mais cette histoire rencontre un imaginaire partagé par
tous. » Reste l'effet produit, dramatique. « Nous sommes assaillies de
réactions de filles catastrophées, dit Sihem Habchi, la présidente de
Ni Putes Ni Soumises. Avant, elles s'appuyaient sur la justice de ce
pays pour dire à leur famille : “Ici, on est en France, pas au bled, on
peut pas faire n'importe quoi !” Elles se sentent trahies ! » L'ampleur
de leur désarroi se manifeste dans nombre de forums de discussion sur
le Web.
« Cette polémique se fait au détriment de jeunes filles qui n'ont pas besoin de ça, renchérit Nacira Guénif-Souilamas.
En
croyant bien faire, on les enfonce un peu plus en leur faisant croire
que le droit est contre elles ! Les discours tonitruants ont des
conséquences dévastatrices pour les anonymes qui jonglent chaque jour
entre leur culture familiale et les attentes de la société française. »
Aujourd'hui, en France, l'une de ces jeunes filles longe les murs.
Seule. L'ex-mariée de Lille. Murée dans le silence et la honte. Avec,
en perspective, une nouvelle humiliation publique puisque l'appel va
provoquer un nouveau procès.
L'obsession de la virginité
Drôle d'époque moderne où l'idée de la virginité avant le mariage,
conception assez archaïque de la sexualité et du rapport entre les
hommes et les femmes, flotte dans l'air.
On connaissait déjà la
crispation sur cette question de certains religieux très croyants,
qu'ils soient catholiques, juifs ou musulmans. Mais, ici ou là, des
signes montrent que cette idée vieille comme le monde est plus présente
qu'on ne le croit dans notre société. « Ce n'est pas forcément une
histoire de religion, souligne Sihem Habchi, la présidente de Ni Putes
Ni Soumises. Tout le pays vient de suivre l'intégralité du procès de
Michel Fourniret, tueur en série obsédé par la virginité de ses proies,
par leur prétendue pureté. » Sur les campus américains, des militants
laïcs prônant l'abstinence pour résister à la frénésie sexuelle
ambiante remportent un succès intrigant.
Mais, en France aussi, l'idée d'arriver vierge au mariage, de « se préserver » pour son mari, est étonnamment présente.
Isabelle Clair est sociologue. Son enquête sur « Les Jeunes et l'Amour
dans les cités » (éd. Armand Colin) montre à quel point la question de
la virginité est cruciale pour nombre de jeunes filles de banlieue.
Aujourd'hui, elle travaille sur la sexualité des jeunes filles à la
campagne : « Depuis cinq mois, je recueille des témoignages dans un
lycée professionnel de la Sarthe auprès de filles ayant entre 16 ans et
19 ans, qui ont débuté leur vie sexuelle vers 13-14 ans et qui ont un
discours de façade très libéré. Mais, dès qu'on gratte un peu, on
comprend qu'elles se vivent comme des “putes”, des “salopes”, et que,
pour elles aussi, la virginité est une valeur capitale. L'une m'a même
dit qu'elle voulait se faire “recoudre”. Elle n'est pas musulmane. »
|