Si les familles le plébiscitent, ce projet de loi soulève
l'opposition des enseignants et des collectivités locales. Au-delà de
la remise en cause du droit de grève, sa mise en place pose problème.
Par Julia Dion.
A chaque grève, c'est le même casse-tête pour Marie-Annick, 34 ans, mère de deux enfants, vivant près de Marseille :
« Je pose un jour de RTT ou de congé. Je garde mon fils ainsi que deux
de ses copains dont la mère est institutrice. Souvent, je garde ma
fille qui est en crèche, car les intervenantes doivent également poser
des congés pour garder leurs enfants. Bonjour l'effet boule de neige… »
Alors, quand on lui parle de la possibilité d'un service minimum à
l'école, cette ingénieure automobile applaudit des deux mains : «
L'école est un service public et nous prenons l'engagement de
scolariser nos enfants. Pourquoi n'aurions-nous pas en contrepartie la
certitude que nos enfants seront accueillis tous les jours ? »
60 % des Français favorables au service minimum
Marie-Annick n'est pas la seule à être favorable au droit à l'accueil des enfants du primaire.
Selon
un sondage CSA publié dans « Le Parisien », mardi 13 mai, 60 % des
Français (dont 69 % de femmes) approuveraient le service minimum
d'accueil (SMA). Le SMA serait une « bonne chose » qui « permettrait de
ne pas pénaliser les parents qui travaillent ». Le principe est simple
: les jours de grève, les élèves sont gardés par du personnel municipal
financé par l'Etat. Une première expérimentation a eu lieu le 24
janvier dans plus de 2 000 communes. C'est peu par rapport aux quelque
22 500 communes qui comptent au moins une école, mais le ministre de
l'Education nationale, Xavier Darcos, est convaincu du bien-fondé de ce
dispositif : « Ce jour-là, j'étais à Aulnay-sous-Bois. J'ai vu les
familles qui bénéficiaient de ce service. Ce sont essentiellement des
foyers modestes, des mères seules, des ménages qui n'ont pas les moyens
d'avoir une garde à domicile ou qui ne disposent pas de réseau
d'entraide. Pour moi, ce nouveau droit relève de la justice sociale. »
Le PS dénonce une atteinte au droit de grève
Comment expliquer, alors, cette levée de boucliers chez les
syndicats d'enseignants, dans les mairies et au sein de certaines
fédérations de parents d'élèves ? « Parce que cette proposition
d'un service de substitution est tout simplement irresponsable, allègue
Pascal Cherki, adjoint au maire de Paris, chargé de la vie scolaire.
C'est anticonstitutionnel car les collectivités locales s'administrent
librement. On ne peut pas imposer à un maire de rendre ce service-là.
Par ailleurs, c'est une mesure difficilement applicable qui risque de
nous placer, au quotidien, dans des situations juridiquement
intenables. Supposons que le personnel municipal fasse grève en même
temps que les enseignants. Va-t-on réquisitionner nos personnels alors
même que l'Etat ne fait pas son travail ? Ce n'est pas sérieux. »
Depuis que Nicolas Sarkozy a proposé un projet de loi sur le droit
d'accueil dans les écoles, le soir même d'une manifestation très suivie
dans la fonction publique, les attaques fusent de toutes parts.
Le Parti socialiste dénonce une « atteinte au droit de grève », les
syndicats d'enseignants parlent de « provocation » et de « diversion » :
« C'est une manière pour le gouvernement de botter en touche. Cette
annonce vise surtout à occulter nos vraies revendications concernant
les milliers de suppressions de postes ou le contenu des programmes
scolaires », déplore Gilles Moindrot, secrétaire général du Syndicat
national unitaire des instituteurs, professeurs des écoles et PEGC. «
Nous regrettons qu'on se préoccupe de l'accueil de nos enfants lors de
ces quelques jours dans l'année, alors que, le reste du temps, quand un
instituteur ou une institutrice se trouve en arrêt maternité, en arrêt
maladie, en formation ou en réunion pédagogique, ils ne sont, dans la
majorité des cas, jamais remplacés », renchérit Christiane Allain,
secrétaire générale de la Fédération des conseils de parents d'élèves
(FCPE). « Arrêtons de monter les parents contre les enseignants ! Ne
faisons pas de cette question une guerre idéologique stérile. Soyons
pragmatiques », recommande Marielle de Sarnez, du Mouvement démocrate.
Une mesure encore expérimentale
Car, au-delà des querelles partisanes, sur le terrain, le SMA en est encore au stade de l'expérimentation.
Et
c'est justement là que ça coince. Premier point d'achoppement : le
manque de temps. « Le projet de loi stipule quarante-huit heures de
préavis, explique Brigitte Collet, adjointe d'Alain Juppé à la mairie
de Bordeaux, chargée de l'enfance et de la famille. Mais, avec 98
groupes scolaires et 14 500 élèves, nous avons besoin de plus de temps
pour recruter les éducateurs ou les animateurs. Il nous faudrait au
moins huit jours pour nous organiser. » Deuxième difficulté : le
financement. Le texte précise que « les communes devront proposer des
solutions d'accueil » en promettant que « la charge financière sera
assurée par l'Etat ».
Son financement devrait être assuré grâce aux retenues sur salaire des enseignants grévistes.
« Cela sera-t-il suffisant ? se demande l'adjointe du maire de
Bordeaux. Les animateurs coûtent 25 € de l'heure. Et l'Etat ne
financera qu'à hauteur de 90 € par groupe de 15 élèves. Les parents
devraient peut-être participer aux frais. » Troisième questionnement,
enfin, autour de la responsabilité de ce personnel d'encadrement : «
S'il y a un pépin, qui est responsable ? L'Etat ou la mairie ? Par
principe, il ne me paraît pas acceptable que les communes et leur
personnel soient des intérimaires de l'Education nationale », soutient
Jacques Pélissard, maire de Lons-le-Saunier et président UMP de l'Association
des maires de France (AMF). La solution, selon lui ? Demander aux
professeurs non grévistes. Et s'il n'y en a pas ? Réquisitionner
carrément des professeurs. Une mesure extrême qui paraît difficilement
applicable.
Quelle qualité d'accueil ?
Du côté des instituteurs, on se préoccupe davantage de la qualité de l'accueil proposé :
« La continuité du service public est déjà assurée dans les collèges et
les lycées. Il est tout à fait concevable qu'elle s'applique aussi à
l'école primaire », remarque Séverine, 34 ans, institutrice à Paris et
mère de trois enfants. Mais dans quelles conditions les enfants
seraient-ils accueillis ? « Il faudrait que les parents s'inscrivent
pour que l'on sache combien nous aurons d'enfants le jour J et pour
qu'on puisse mobiliser le personnel suffisant », poursuit-elle. Mêmes
craintes du côté des
parents sur la nature de cette garde : « Si c'est seulement de la
garderie sans aucune activité éducative, une journée, c'est long »,
s'inquiète Elisabeth, 33 ans, mère de trois enfants et cadre chez
France Télécom. Avec le risque que « certains en profitent pour
dénigrer un peu plus l'école maternelle
et élémentaire en faisant croire que c'est une halte-garderie améliorée
», remarque Valérie, fonctionnaire de 32 ans et mère de deux enfants. «
Attention, tempère la secrétaire d'Etat à l'Ecologie, Nathalie
Kosciusko-Morizet, qui a déjà testé le SMA dans sa circonscription de
l'Essonne.
Les communes n'ont absolument pas vocation à se substituer aux enseignants.
Les parents doivent comprendre qu'il s'agit ni d'une journée de cours
ni d'un remplacement, mais d'une journée de garde et de surveillance. »
Au final, toutes ces réticences n'ébranlent pas les certitudes de
Xavier Darcos : « Les communes organisent déjà l'accueil des enfants
dans le premier degré le matin, avant les cours, et après les cours
pour la garderie. Je pense donc que les maires peuvent faire appel aux
mêmes personnes qu'elles ont l'habitude de mobiliser à ces moments-là.
Concernant le financement, l'Etat s'est engagé à rembourser les
collectivités intégralement, il le fera. Quant à la question juridique,
elle se pose tous les jours : est-ce que, quand une maman accompagne
ses enfants en voyage scolaire, on se pose la question de la
responsabilité ? Sur ce dossier, j'ai la chance d'avoir l'opinion
publique avec moi. » Ce qui n'a pas empêché les puissants syndicats de
l'Education nationale d'appeler à d'autres journées d'action. Autant d'occasions de tester ce service minimum si controversé.
Et à l'étranger ?
Au sein de l'Union européenne, le droit à l'accueil des élèves les
jours de grève est en général assuré, mais pas forcément dans le cadre
d'une obligation juridique.
En Allemagne et en Autriche, l'accueil
est pris en charge par des enseignants, des éducateurs, voire des
parents. En Espagne, ce sont les communautés autonomes qui ont la
responsabilité d'instaurer les services d'accueil, alors qu'en Italie
c'est une équipe autour du chef d'établissement qui s'occupe des tâches
indispensables. En Finlande – « modèle » de la réussite scolaire –, il
n'y a pas de service minimum au niveau national, toutefois les villes
sont libres de le mettre en place. En Hongrie, pas de disposition
juridique non plus, mais, dans la pratique, lorsque l'établissement
n'est pas fermé, un service minimum est établi. Pas d'obligation non
plus au Canada, mais, en cas de grève, l'accueil des élèves est assuré.
Aux Etats-Unis, aucun service d'accueil n'est prévu. Enfin, au Japon,
la question ne se pose pas : les enseignants n'ont pas le droit de
grève.
|